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      Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques, il faut encore
que ie prenne soin de m'en souvenir; car ces anciennes et ordinaires
opinions me reviennent encore souvent en la pensée, le long
et familier usage qu'elles ont eu avec moy leur donnant droit
d'ocupper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque maistresses
de ma creance. Et ie ne me desaccoutumeray iamais d'y
acquiescer, et de prendre confiance en elles, tant que ie les considereray
telles qu'elles sont en effet, c'est à sçavoir en quelque façon
douteuses, comme ie viens de monstrer, et toutesfois fort probables,
en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de les croire que de
les nier. C'est pourquoy ie pense que i'en useray plus prudemment,
si, prenant un party contraire, i'employe tous mes soins à me
tromper moy-mesme, feignant que toutes ces pensées sont fausses
et imaginaires; iusques à ce qu'ayant tellement balancé mes préjugez,
qu'ils ne puissent faire pancher mon aduis plus d'un costé
que d'un autre, mon iugement ne soit plus desormais maistrisé par
de mauvais usages et détourné du droit chemin qui le peut conduire
a la connoissance de la verité. Car ie suis asseuré que cependant
il ne peut y avoir de peril ny d'erreur en cette voye, et que
ie ne sçaurois aujourd'huy trop accorder à ma defiance, puisqu'il
n'est pas maintenant question d'agir, mais seulement de mediter et
de connoistre.
Descartes Meds 17