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      Il y aura peut-estre icy des personnes qui aymeront mieux nier
l'existence d'un Dieu si puissant, que de croire que toutes les autres
choses sont incertaines. Mais ne leur resistons pas pour le present,
et supposons, en leur faveur, que tout ce qui est dit icy d'un Dieu
soit une fable. Toutesfois, de quelque façon qu'ils supposent que
ie sois parvenu à l'estat et à l'estre que ie possede, soit qu'ils l'attribuent
à quelque destin ou fatalité, soit qu'ils le referent au
hazard, soit qu'ils veüillent que ce soit par une continuelle suite et
liaison des choses, il est certain que, puisque faillir et se tromper
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est une espece d'imperfection, d'autant moins puissant sera l'auteur
qu'ils attribuëront à mon origine, d'autant plus sera-t-il probable
que ie suis tellement imparfait que ie me trompe toûjours. Ausquelles
raisons ie n'ay certes rien à répondre, mais ie suis contraint
d'avoüer que, de toutes les opinions que i'avois autrefois receuës
en ma creance pour veritables, il n'y en a pas une de laquelle ie ne
puisse maintenant douter, non par aucune inconsideration ou legereté,
mais pour des raisons tres-fortes et meurement considerées:
de sorte qu'il est necessaire que i'arreste et suspende desormais mon
iugement sur ces pensées, et que ie ne leur donne pas plus de
creance, que ie ferois à des choses qui me paroistroient evidemment
fausses si ie desire trouver quelque chose de constant et
d'asseuré dans les sciences.
Descartes Meds 16-17