— 306 —
      Vous pouvez dire aussi que vos oeuvres parlent assez,
sans qu'il soit besoin que vous y adjoustiez les promesses et
les vanteries, lesquelles, estant ordinaires aux Charlatans
qui veulent tromper, semblent ne pouvoir estre bienseantes
à un homme d'honneur qui cherche seulement la verité.
Mais ce qui fait que les Charlatans sont blasmables, n'est
pas que les choses qu'ils disent d'eux mesmes sont grandes
et bonnes, c'est seulement qu'elles sont fausses, et qu'ils ne
les peuvent prouver: au lieu que celles que je pretens que
vous devez dire de vous, sont si vrayes, et si evidemment
prouvées par vos escrits, que toutes les regles de la bienseance
vous permettent de les assurer; et celles de la charité
vous y obligent, à cause qu'il importe aux autres de
— 307 —
les sçavoir. Car encore que vos escrits parlent assez, au
regard de ceux qui les examinent avec soin, et qui sont
capables de les entendre: toutefois cela ne suffit pas pour
le dessein que je veux que vous ayez, à cause qu'un chacun
ne les peut pas lire, et que ceux qui manient les affaires
publiques n'en peuvent gueres avoir le loisir. Il arrive
peut estre bien que quelcun de ceux qui les ont leus leur en
parle; mais, quoy qu'on leur en puisse dire, le peu de bruit
qu'ils sçavent que vous faites, et la trop grande modestie
que vous avez tousjours observée en parlant de vous, ne
permet pas qu'ils y facent beaucoup de reflexion. Mesme,
à cause qu'on use souvent aupres d'eux de tous les termes
les plus avantageux qu'on puisse imaginer, pour louer
des personnes qui ne sont que fort mediocres, ils n'ont pas
sujet de prendre les louanges immenses, qui vous sont
données par ceux qui vous connoissent, pour des verités
bien exactes. Au lieu que, lors que quelcun parle de soy-mesme,
et qu'il dit des choses tres extraordinaires, on
l'escoute avec plus d'attention, principalement lors que
c'est un homme de bonne naissance, et qu'on sçait n'estre
point d'humeur ny de condition à vouloir faire le Charlatan.
Et pource qu'il se rendroit ridicule s'il usoit d'hyperboles
en telle occasion, ses paroles sont prises en leur vray
sens; et ceux qui ne les veulent pas croire, sont au moins
invités par leur curiosité, ou par leur jalousie, à examiner
si elles sont vrayes. C'est pourquoy estant tres-certain, et le
public ayant grand interest de sçavoir, qu'il n'y a jamais
eu au monde que vous seul (au moins dont nous ayons les
escrits), qui ait descouvert les vrais principes, et reconnu
les premieres causes de tout ce qui est produit en la nature,
et qu'ayant desja rendu raison, par ces principes, de toutes
— 308 —
les choses qui paroissent et s'observent le plus communement
dans le monde, il vous faut seulement avoir des observations
plus particulieres, pour trouver en mesme façon
les raisons de tout ce qui peut estre utile aux hommes en
cette vie, et ainsi nous donner une tres parfaite connoissance
de la nature de tous les mineraux, des vertus de
toutes les plantes, des proprietés des animaux, et generalement
de tout ce qui peut servir pour la Medecine et les
autres arts. Et enfin que, ces observations particulieres ne
pouvant estre toutes faites en peu de temps sans grande
despense, tous les peuples de la terre y devroient à l'envi
contribuer, comme à la chose du monde la plus importante,
et à laquelle ils ont tous egal interest. Cela, dis-je,
estant tres certain, et pouvant assez estre prouvé par les
escrits que vous avez desja fait imprimer, vous devriez le
dire si haut, le publier avec tant de soin, et le mettre si
expressement dans tous les titres de vos livres, qu'il ne
pust dorenavant y avoir personne qui l'ignorast. Ainsi
vous feriez au moins d'abord naistre l'envie à plusieurs
d'examiner ce qui en est; et d'autant qu'ils s'en enquereroient
davantage, et liroient vos escrits avec plus de soin,
d'autant connoistroient ils plus clairement, que vous ne
vous seriez point vanté à faux.
Descartes Pas 306-307-308